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Je vous emmerde

On m’a dit ça une fois ou deux, ouvertement, que j’étais du genre ‘cérébrale’, ‘assise dans son cerveau’. On a souvent sous-entendu que je me posais trop de questions, que franchement, j’allais chercher la petite bête. Que j’imaginais des trucs. Peut-être que j’ai pas choisi mon métier pour rien. L’écriture, les mots, les significations. Aux questions, demandes de précisions que j’ai en tête, sur des trucs qui titillent un peu, on me répond souvent brièvement. “C’est pas important.” “Ne joue pas sur les mots.” “C’est du pareil au même.” “C’est pas ce que tu crois.” “Tu te fais des idées.” “Laisse tomber.”

Il m’a fallu une trentaine d’années pour trouver une réponse mentale appropriée à ces remarques. Une réponse qui me fasse plaisir, qui me réchauffe un peu le coeur. Une réponse toute bête, toute simple.

“Je vous emmerde.”

C’est fou, quand même, le temps que ça a pris. Je suis du genre patiente, mais tout de même ! Vu de l’extérieur, ça peut paraître longuet, quelques décennies, pour trouver trois mots. Dix ans pour trouver le je. Dix ans pour cerner le vous. Dix ans pour arriver à l’emmerdement comme relation entre les deux.

Un pied de nez, un tirage de langue, un truc un peu enfantin, une réponse à tout, vraiment ? Allons donc. Huit années d’études supérieures même pas encore terminées, plus dix ans de carrière pour, finalement, se contenter de trois mots afin de calmer le bouillonnement cérébral futile qu’on me suppose parfois ?

Mais le poids des mots, vous savez, et surtout le ton qu’on leur donne, ça change beaucoup. Trois mots peuvent vouloir dire mille choses. Il y a autant de significations que de contextes. Ainsi, tout ceci semble probablement un peu vague à lire hors contexte. Un peu difficile à comprendre. La réponse a peut-être même l’air un peu bête. C’est bien souvent le réflexe qu’on a, face à quelque chose que l’on ne saisit pas du premier coup : c’est con ou c’est compliqué.

Comme j’ai étalé mon pedigree plus haut, je pense qu’il y a une forme de dissonance cognitive qui s’installe un peu en lisant. Ça sonne un peu bête dans la formulation, mais vu mon parcours, c’est sûrement super compliqué ce texte, n’est-ce pas ? Un truc de gros cerveau encore.

Mais je le répète : “Je vous emmerde.”

Est-ce une insulte ou une constatation au fait ? Ah ! Oui c’est vrai. Oublié de le préciser. Un temps j’ai voulu taire ces questions dans ma tête parce que je savais qu’on trouvait ça emmerdant. Embarrassant même, et l’embarras, on aime pas. Donc il vaut mieux se la boucler. La boucle doit rester bouclée. On sait même pas pourquoi on parle de boucle mais ah. “Tu poses trop de questions.”

C’est marrant, l’embarras. Genre, si je dis ‘diversité’ alors ça, ça va, c’est pas embarrassant. C’est positif, c’est sympa. Ça fait penser à un éventail, à un truc lumineux, presque joyeux. C’est la fête en quatre syllabes. Par contre, marginalisation. Ouh là là, c’est quoi ce mot étranger que certaines personnes veulent importer dans la langue française. Ça parle d’une marge. Un truc que l’on repousse activement vers une frontière. Bouh, ça sonne pas gentil. On aime pas ça, quand certaines personnes supposent qu’on est pas gentil. Ça met dans l’embarras.

C’est marrant, un temps on pensait que le soleil tournait autour du monde. On pensait que le centre, il était à un endroit bien précis. Que le reste, il était au service du centre. Genre l’intello de service, le cliché de service, on aime ça le service. À une lettre près, le sévice. Bref, quel bouleversement, quand on s’est aperçu qu’on n’était plus le centre. Que le monde avait plus de relief qu’il n’y paraissait. Qu’il posait plus de questions que de réponses.

Quel bouleversement, quand une partie de la population a commencé à se poser des questions, tandis qu’on refusait de voir la réponse qu’on avait donnée par défaut.

On a envie de faire taire la personne qui pose trop de questions, car elle est emmerdante. Comme une porte qui ferme mal, soudain. Un cadre mal accroché au mur, pas tout à fait droit, rectiligne. La question, quelle qu’elle soit, elle pointe un truc chiant. “Comment ça se fait ?” “Pourquoi ?” La personne désigne la lune, et on répond: ‘Tu m’emmerdes à vouloir me faire regarder ton doigt. En plus, ton doigt, il est moche et il pue. Regarde le mien, plutôt.’

Alors, je peux pas me mettre en colère n’est-ce pas ? Quand on suppose que je pose trop de questions et que je ferais mieux de me la fermer pour pas qu’on soit dans l’embarras ? Que mon cerveau et ses questions, en fait, sont une forme de nuisance ? Un truc que je devrais laisser à la marge de mon plein gré ? L’important c’est qu’on se sente bien. Mon embarras est un truc compliqué. Ou un peu con. Ou un détail.

C’est drôle. J’ai mis trente ans à réaliser qu’on ne m’a jamais laissé dire quoique ce soit. Et c’est seulement depuis peu que j’entends des ‘on ne peut plus rien dire’. Qui est on ? Ah, trop de questions, peut-être.

Dans on, il n’y a pas tout le monde. Il y a un vous de majesté par exemple, et un bout de moi, tant qu’il n’est pas trop emmerdant.

Si seulement vous saviez à quel point cet emmerdement est complexe. Chargé de mille contextes. D’innombrables significations.

J’ai vraiment cru que laisser tomber mon propre cerveau était une forme d’amour. D’empathie. Qu’effectivement, taire des questions les rendrait moins pénibles. Que de penser au bien des autres avant le mien, c’était noble. C’était mieux. Que c’était la seule chose à faire. Et puis je me suis aperçue. Que je vivais plus souvent dans l’embarras que pas. Que les interactions où je ne dois pas marcher sur des oeufs pour ne pas créer d’emmerdements, je les compte sur les phalanges d’un doigt. Qu’il y a si peu, si peu de moments où je ne me demande pas si je vais mettre la personne dans l’embarras avec mes mots. Même en écrivant ce texte. Je vais relire, me relire, me re-relire. Hésiter, trembler, avoir peur. Est-ce que j’ai été claire ? Est-ce que j’ai été comprise ? Est-ce que mon cerveau est compliqué ou trop bête, ou encombrant, ou tatillon, est-ce qu’il n’est pas trop chiant ? On te dit que c’est pas très important pourtant.

Mais bon, en fait, en toute impatience, en toute colère, en toute tendresse.

Je vous emmerde. 

Published in Détours Sans Issue (Écriture)