Prêche Vaincu

— Maintenant on ne peut plus rien dire–!
— Ah cher ami privilégié, moi aussi je suis parfois nostalgique de ce temps où la seule réponse possible pour moi était de te faire plaisir. Où la seule réaction socialement acceptable était de ne rien dire — simplement d’applaudir tes maux d’esprit, ton écrasant pouvoir de rire de tout avec n’importe qui tel que moi. Il aurait été en effet assez peu souhaitable que je prenne le temps de t’expliquer la pointe aiguë de tes plaisanteries, touchant parfois à une partie de moi plus intime qu’il n’y paraît ; de souligner que tu ne me connais pas assez (ou feins l’ignorance) pour blaguer aussi légèrement d’un sujet parfois lourd de sens pour moi. Comme une porte qui claque mal et qui laisse passer un courant d’air glacé par intermittences ; comme une plaie que l’on égratigne sans cesse par accident ; comme une insulte qu’on prétend balayer d’un revers de faux rire ; enfant quand je souffrais des rires des autres on me disait donc “ignore-les”. L’indifférence n’est pas une arme ; c’est un rictus d’acier placardé sur un silence qui en dit trop long. Oui je suis, comme toi, en un sens nostalgique de cette chape de plomb qui me permettait de mettre mon coeur sous cloche et de masquer mes fêlures d’un fou rire aigre-doux ; qui me donnait l’illusion qu’en avalant la moquerie sans cesse répétée, l’humiliation qu’elle portait n’était plus un virus mais un vaccin. Ainsi acculée dans ma différence, je pouvais rire de moi avec n’importe qui — et c’était bien tout. Ton réel avait toujours plus de poids que le mien ; aussi ma légèreté était la seule chose qui pouvait peser dans ta balance.
Maintenant je m’autorise un regard, une faille ; je montre soudain que j’ai une part d’intime qui m’est précieuse, et que ton rire n’a pas droit de regard sur ma peine ; que mon plaisir a des accents de souffrance que je souhaite honorer. Ami privilégié, je prends un peu de cette parole qu’on m’a toujours dit d’étouffer ; et si cela irrite ta confiance, j’en suis par instants navrée, mais songe à toutes ces écorchures que j’ai dû taire et je te le souffle enfin : laisse-moi respirer. Je te donne enfin une chance de comprendre plutôt que de tout prendre pour toi.

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